Dakar et sa banlieue. Dakar, capitale d’un Sénégal qui a vu naître des « grands noms » du cinéma africain. Sembène Ousmane, Djibril Diop Mambéty s’il ne fallait en citer que deux. Dakar, qui aurait pu, inspirée par le succès d’une poignée de cinéastes sénégalais, développer une industrie culturelle cinématographique conséquente. A Dakar pourtant le constat est sans appel, dressé depuis maintenant près d’une décennie : déserté, sinistré, mort, en faillite… Autant de termes utilisés pour décrire la situation qui règne dans le secteur cinématographique. Aujourd’hui en effet il ne reste à Dakar et dans sa banlieue qu’une poignée de salles, cinq pour être exact, sur dix-huit il y a quelques années[1]. Au mois d’août dernier fermait le cinéma Unité 3 aux Parcelles Assainies, un faubourg de la capitale. Aucune salle dans la plupart des banlieues populeuses où vivent entre deux et trois millions de Sénégalais, aucune salle à Grand-Yoff, Guédiawaye, Yeunbel, Thiaroye, Cambérène, Keur Massard, etc. Là où vit l’essentiel de la jeunesse du pays.
L’U3 était le dernier cinéma à avoir été construit en 1988. Cinq personnes y étaient employées hormis le directeur. En moyenne le cinéma tournait à 21 séances par semaine, les matins et les soirs. Deux catégories de confort étaient proposées en salle : fauteuils et bancs en fer. Coût du ticket pour les premiers : 250 FCFA le matin, 300 FCFA le soir, contre 175 FCFA et 200 FCFA pour les seconds. Comme les cinémas El Hadj (Gueule Tapée), Al-Akbar (Jet d’eau), Al-Karim (Pikine), Paris (Plateau), Plazza (Plateau), etc. avant lui le cinéma U3 a du fermer ses portes, victime de la conjoncture économique dans laquelle les autorités l’ont laissé plonger, encouragé par la méconnaissance des bailleurs de fonds.
Cela fait maintenant près de huit ans que les cinémas de quartiers ont recours à Dakar aux DVD et aux VCD pour remplir leurs salles. Les films 35 mm n’arrivent plus au Sénégal depuis cinq ans. Sans diffusion de films 35 mm au Sénégal, c’est toute une industrie qui pâtit de la situation. Auparavant chaque projection donnait lieu à la perception d’une taxe de 1,76% du chiffre d’affaire par le BSDA (Bureau sénégalais des droits d’auteurs, affilié à la SACEM). Ne percevant plus de revenu, ce dernier ne peut désormais encourager la production.
« Chez nous, c’est la distribution qui tue le cinéma ».
Alors pourquoi ? Pourquoi avoir stoppé l’approvisionnement en 35mm ? Comme le rappelle lapidaire Ablaye Guèye, directeur d’une des dernières salles de cinéma en activité « Le Médina » : « Chez nous, c’est la distribution qui tue le cinéma ».
Retour en 1991. Cette année là la Sidec (Société internationale de distribution et d’exploitation cinématographique) s’est séparée de ses salles de cinéma. Jusque là la société avait le monopole de l’importation de films grâce aux trois cinémas d’exclusivité : Plazza, Paris et une salle de Thiès. Le secteur employait environ 200 personnes. Jusque là quand un film arrivait au Sénégal, le Paris le mettait à l’affiche un mois et il était joué tous les jours à raison de 2500 FCFA la place, puis un mois de programmation au Plazza qui le proposait à 2000 FCFA. En deux mois un public bourgeois et expatrié de centre ville amortissait la totalité du coût du film (NDR : Il faut entre 3,5 millions et 5 millions de CFA pour faire venir un film -droits, transport, manutention, etc.-), et celui-ci pouvait être proposé aux cinémas des faubourgs, banlieues et ville de province « au forfait » (aux alentours de 90 000FCFA pour un week-end par exemple, du vendredi soir au lundi matin) avant que la copie ne soit finalement brûlée à l’échéance des droits.
En 1991 donc, d’abord concédé puis rétrocédé dans des contrats que les professionnels du secteur jugent rétrospectivement « mal ficelés » la fin du monopole d’Etat entraîne dans sa chute les petites salles. De 1991 à 1993 aucun film d’exclusive n’arrive désormais au Sénégal, les dettes augmentent et les recettes chutent de 70%. La dizaine de structures qui géraient le secteur du cinéma disparaissent petit à petit quasiment toutes, à la faveur des privatisations. L’ouverture du capital des sociétés d’Etat profite dans la période qui suit la privatisation largement aux distributeurs qui sont déjà établis dans le secteur tels SOCISE pour l’importation de films asiatiques, ADEC (une filiale de Metropolitan Filmexport) pour les films de série B et DEPC, une filiale des Films26, société française. Ces derniers imposent leurs prix. Impossible pour les petits établissements d’en supporter les coûts, il n’existe plus de forfait. Impossible également pour les exploitants de cinéma de se regrouper, faute de droit d’importer les matériaux. Les distributeurs comme les films 26 se rémunèrent en pourcentage du chiffre d’affaire, 30% dans le cas précis !
Après quelques tentatives de sauvetage, l’Etat décide, au tournant 2000, sur fond de tensions de liquider la SIDEC, largement poussé par la Banque Mondiale qui lui conseille de se retirer de l’exploitation et de rester éventuellement sur un appui aux salles. Finalement l’Etat vend le Paris puis le Plazza qui était en location gérance (la SIDEC n’en possédait pas les murs). Beaucoup se retirent alors du secteur au profit de centres commerciaux qui investissent d’abord les espaces laissés à l’abandon puis d’églises (cf. encadré - texte ci-dessous). Des 200 personnes qui travaillaient dans le secteur il n’en reste probablement aujourd’hui qu’entre 1/10e ou 1/8e.
« Il faut restructurer, là on est dans l’anarchie totale ».
« Il faut restructurer, là on est dans l’anarchie totale » affirme Khalil Ndiaye, membre du regroupement des exploitants de cinéma, propriétaire de deux salles, « La salle de cinéma est le pilier de la cinématographie, continue-t-il. Même ceux qui nous prêchent le contraire, dans leur pays, font la même chose. ». Pour lui l’important c’est la chaîne. Seules les salles permettent de rentabiliser les films. Malheureusement « en Afrique on a cassé les salles ». Et subventionner uniquement la production.
En effet à la liquidation de la distribution étatique succède le temps de l’aide et des « projets » ; l’appui fourni par les bailleurs étrangers aux réalisateurs et cinéastes pour financer des films locaux correspondant à leurs desiderata. Mais également une volonté de ramener dans « le droit chemin » un public sénégalais trop enclin à leur goût à consommer des films d’action américains, des films indiens et des films de karaté chinois en lui proposant des films du cru. Pourtant toutes les initiatives visant à accroître la diffusion des films africains dans les salles au sud du Sahara se sont heurtées à la même incompréhension des habitants des villes ayant accès aux cinémas et les salles ont été désertées.
Exemple au Cinéma Unité 3 à Dakar avec le projet « Africa Cinéma » financé par trois bailleurs (la France, l’Union Européenne et l’agence internationale de la francophonie) et confié à l’opérateur Europa Cinema. En contrepartie de la rénovation de la salle des Parcelles Assainies -500 fauteuils et une enveloppe de 25 000 euros-, le cinéma devait programmer un quota de films « africains ». Tollé. Pape Samba Ndiaye, alors à la direction du cinéma, l’explique ainsi : « Les gens ne veulent pas voir les histoires de brousse. Ils ont dépassé ce stade et veulent autre chose ». La collaboration avec Africa Cinéma a donc été stoppée en 2006, deux ans avant la mort du cinéma. Ironie du projet, la plupart des films d’auteurs africains sont produits sur financements des services de coopération étrangers. Initiative en dépit du bon sens comme se plaît à le rappeler Khalil Ndiaye pour qui il ne faut pas compter sur les films locaux pour relancer l’industrie : « Avec les films américains et européens on va construire notre économie. Les autres sont passés par là. [faisant référence au cinéma européen d’après-guerre] C’est avec ça qu’on peut faire du chiffre. »
Ainsi, coopération oblige, le gaspillage est la norme. Là où de l’avis des professionnels un investissement minime de 500 000 FCFA dans un café-buvette suffirait à redynamiser une salle, des milliards ont été dépensés en application d’arbitrages effectués au Nord ou dans les ambassades pour équiper de dolby stéréo des salles qui ferment les unes après les autres dès que les bailleurs se mettent à faire une corrélation entre les montants qui y sont affectés et leur fréquentation, alors même que les films projetés dans le cadre de ces partenariats sont incapables d’attirer les publics et de rentabiliser les salles.
L’accent mis par ailleurs sur l’appui à la production plus qu’à la distribution ou à la restructuration du réseau des salles reste problématique. L’utilité de l’investissement est à mesurer à l’aune des retombées locales. Or, malgré les récompenses internationales, les passages dans les cinémas d’art et essai en France, la logique des bailleurs et l’absence patente de l’Etat empêche la création d’une économie locale du cinéma. Tout est en place pour que perdure la logique de la subvention après laquelle courent les réalisateurs ; plusieurs milliards de francs dépensés sur un film que la majorité des Sénégalais ne verront jamais, introuvable sur les marchés, quand quelques millions mis sur plusieurs salles sénégalaises permettraient une restructuration.
Pour Khalil Ndiaye le message à adresser à ces porteurs de projet est clair : « si vous voulez intervenir ici, faites le correctement ou ne le faites pas ! ». Pour Ablaye Guèye du Médina le message est identique : « on vient avec des médicaments mais sans diagnostic ».
Créer une économie du cinéma sénégalais
A l’instar de Nollywood au Nigeria, voire du Burkina-Faso qui réussit à produire des films continuant à sortir dans des salles dans lesquelles se rend le public, la situation au Sénégal pourrait être améliorée. En s’affranchissant du système d’aide et en reconstruisant un réseau de salles.
Malgré les promesses du chef de l’Etat faites il y a plusieurs années d’allouer des ressources au centre national de la cinématographie, malgré la construction, toujours plus lente, d’hôtels sur la corniche de Dakar censés contenir des salles et la promesse de l’UEMOA de financer un multiplex dans chaque pays membre, tout reste encore à refaire au Sénégal. Nul ne sait par ailleurs quels sont les postes du budget promis par l’Etat. Pourtant la demande est là, le besoin social de divertissement : « Les gens n’ont rien d’autre à faire, c’est le loisir le plus accessible » dit Khalil Ndiaye. Et le symbole de la ville il faut ajouter, l’étape auparavant incontournable pour le voyageur venant de l’intérieur du pays. Malheureusement la génération des années 90 est entrée dans le cinéma par le VCD.
A coup sûr en relançant l’offre par une chaîne de petites salles soutenues par la construction d’un ou deux multiplex à Dakar et de quelques grandes salles dans les régions, c’est l’ensemble du secteur qui en profiterait. La production y compris. L’Inde s’est d’ailleurs déjà déclarée intéressée pour appuyer la construction de studios de production au Sénégal. Manquent sur place le réseau de distribution et les financements. Dans cette perspective la télévision a certainement un rôle à jouer, par une réinjection d’une part des recettes de la publicité que devrait organiser l’Etat afin de soutenir le secteur. Par son rôle d’exposition la télévision possède cette capacité, le problème étant que le contexte actuel au Sénégal ne le permet pas, contrairement au Burkina-Faso par exemple. Les sommes à débourser pour un passage à l’antenne dans les émissions culturelles ou les talk-shows pour les cinéastes ou professionnels restent rédhibitoires. Alors que dans le même temps, ces nouvelles chaînes privées rediffuseront probablement des émissions faisant la promotion de films étrangers, américains ou européens, sans leur demander de débourser un franc CFA.
En mettant en place une politique de promotion des productions cinématographiques locales que les télévisions pourraient répercuter, l’Etat aurait éventuellement un premier rôle à jouer. Déposés dans un fonds d’appui à deux têtes (production / distribution), il y a fort à parier que le cinéma renaîtrait de ses cendres. Nul besoin pour l’Etat de prendre en charge la totalité des investissements et se substituer aux investisseurs potentiels, privés, services de coopération, etc. Juste réguler et garantir, pour encourager les investissements, ce qu’il ne fait plus depuis belle lurette. Comme le dit, réaliste, Khalil Ndiaye : « en offrant une garantie de 50 millions sur un film, l’Etat permettrait au réalisateur d’aller taper à d’autres portes en vue d’obtenir des cofinancements ».
Pour l’instant l’avenir est sombre pour les professionnels et la priorité ne semble pas être à la réfection ou la construction de salles de cinéma, surtout pas dans les quartiers populaires, et semble encore moins être une restauration sérieuse du rôle de l’Etat dans un appui à la production et la distribution cinématographique. Il n’empêche, elle est la seule solution pour éviter de dilapider un patrimoine et une histoire culturelle qui étaient encore riches et prometteurs il y a 20 ans.
[1] Seuls vivotent aujourd’hui les cinémas Médina (Dakar centre), Liberté (Dakar), Christa (Patte d’oie, Dakar) Vox (Pikine), Awa (Pikine).
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L’ex-cinéma Al-Akbar, à Niarétaly au rond point jet d’eau, à proximité des quartiers les plus peuplés de Dakar intramuros. Les rumeurs vont bon train dans le quartier sur les religieux qui ont élu domicile entre les murs de l’ancien cinéma. Beaucoup pensent qu’il s’agit d’une église venue du Nigeria, ce pays objet de tant de fantasmes. Il n’en est rien. Aujourd’hui y officie l’Eglise Universelle du Royaume de Dieu, un mouvement pentecôtiste crée au Brésil à la fin des années 70. Un pasteur togolais vêtu de blanc immaculé y assure une permanence pour recevoir les fidèles qu’il ne laisse partir qu’après de multiples impositions de mains sur le front. Son supérieur qui dirige l’Eglise est lui nigérian. Toutefois, impossible d’avoir une véritable entrevue, le pasteur togolais y fait obstacle.
L’EURD est un de ces nouveaux mouvements religieux qui se sont répandus de par le monde en prêchant un évangile de la prospérité. C’est en 1992 que l’Afrique est véritablement devenue une cible de la stratégie d’expansion de l’église. Et Dakar n’est pas la première ville où l’EURD s’installe dans des cinémas. A Abidjan notamment [1], plusieurs lieux autrefois dédiés à la culture sont devenus les temples de la religion-spectacle qui entend continuer à investir des espaces jugés décadents. Installé dans un pays à 95% musulman et possédant une forte minorité catholique, il est étonnant néanmoins que cette église prospère. Pourtant elle s’agrandit ; des 612 fauteuils de cinéma (rénovés) dénombrés dans la salle, le pasteur de permanence confirme que le nombre devrait dépasser le millier prochainement. L’espace existe et il ne s’agit là que d’un début. Dans les quartiers populaires, le message de la prospérité, notamment auprès des communautés chrétiennes expatriées séduit.
Ailleurs l’EURD a été mise en cause dans plusieurs affaires, au Brésil notamment son berceau pour avoir extorqué un fidèle sous la promesse de jours meilleurs, à Madagascar où pour les mêmes faits elle a finit par être interdite en 2005[2].
[1] Cinéma Magic à Marcory, cinéma Liberté à Adjamé (220 logements), cinéma La Paix à Toit Rouge et à Abobo gare, cinéma Aboké à Adjouffou, cinéma Kabadougou à Yopougon. Cf. André Mary, « Le pentecôtisme brésilien en terre africaine. L’universel abstrait du Royaume de Dieu », Cahier d’Etudes Africaines n°167. http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=CEA&ID_NUMPUBLIE=CEA_167&ID_ARTICLE=CEA_167_0463
[2] Pour une vue d’ensemble des difficultés de l’EURD avec la justice de plusieurs pays cf. http://www.prevensectes.com/eurd.htm
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